全球化 Quanqiuhua – Mondialisation

Ca a toujours un petit côté Orwellien...La culture occidentale, en particulier la culture de masse américaine s’est répandue à travers le monde et le marque durablement de son empreinte anéantissant au passage les cultures particulières pour les fondre dans un ensemble tristement uniforme.

Je n’ai jamais été fasciné par Shanghai, autrement que superficiellement, par son gigantisme, la profusion de ses gratte-ciels, et la vie tourbillonnante qui saisit le nouveau venu dès l’arrivée à l’aéroport. Réussite économique de la Chine, très certainement, mais à quel prix ! À Shanghai, les banques ont remplacé les temples et les billets rouges ou verts à l’effigie de Mao se sont substitués au papier-monnaie que l’on fait brûler pour rendre hommage aux morts[1]. Ville cosmopolite résolument tournée vers l’occident, il lui manquait quelque chose, une profondeur, une âme peut-être. Je lui ai préféré Pékin, ses immenses parcs, le quartier des lacs, les vieux pékinois et leur douceur de vivre. Pourquoi ?

Il existe je pense un complexe asiatique problématique vis à vis de l’occident et de ses standards culturels (idées fondamentales, modes, habitudes) particulièrement prégnant à Shanghai. Si la fascination pour l’apport technique occidental est une réalité, elle doit trouver une limite dès lors qu’elle touche de trop près au culturel. L’intellectuel chinois Gu Hongming 辜鴻 銘 a résumé en quelques belles phrases l’idée selon laquelle le technique n’en n’est toujours qu’un épiphénomène. Mais écoutons-le plutôt :

Il me semble que, lorsqu’on veut estimer la valeur d’une civilisation, on ne doit pas considérer si elle a construit ou si elle peut construire de grandes cités, de magnifiques maisons, de belles routes, si elle a su imaginer des meubles beaux et confortables, inventer des outils et des instruments utiles et ingénieux. On ne doit même pas s’attacher aux institutions, aux arts et aux sciences qu’elle a créée. Ce qu’il faut examiner avant tout, c’est le type d’humanité qu’elle a su produire, le caractère des hommes et des femmes qu’elle a formés. Seul, l’être humain, l’homme aussi bien que la femme, révèle l’essence, la personnalité, l’âme de la civilisation dont il est issu. J’ajouterai que le langage parlé par cet être humain révèle son essence, sa personnalité, son âme[2].

Pour lui, l’Occident n’avait réussi qu’à produire qu’une jeunesse mal élevée, dont les mœurs dissolus contaminaient ensuite les étudiants partis étudier à l’étranger. C’est assez compliqué pour nous de se rendre compte du formidable bouleversement qui a secoué la Chine au début du XXème siècle à la chute de la dynastie Mandchoue. L’empire étant tombé, les idées nouvelles s’engouffrèrent dans un édifice culturel déjà vacillant ; certains coupèrent leur natte puis leurs cheveux[3] et portèrent le chapeau melon, imitèrent les modes occidentales en quittant la robe pour le complet veston. Les universités bruissaient des nouvelles idées occidentales, dont étudiants et professeurs s’emparaient et se lançaient dans des débats passionnés. Ce fut un véritable choc intellectuel, moral puisqu’il ébranla les fondations traditionnelles posées par la pensée confucéenne. Tout ce qui était occidental était accepté comme tel, comme quelque chose de nouveau dans une société corrompue qui avait semble t-il besoin d’un nouveau souffle.

Une question me travaille et sous-tend ma présence dans le monde chinois depuis mon séjour à Shanghai, et mon arrivée ensuite sur le sol taïwanais : comment une civilisation plus de quatre fois millénaires a t-elle pu passer en moins d’un siècle d’une conception cyclique du temps[4], donc plutôt traditionnelle à une conception linéaire et donc progressiste ? En un siècle, près de trois millénaires de civilisation ont été gravement altérés au nom d’une nouvelle idée de l’homme, d’un progrès illusoire et d’un conflit entre modèles économiques. Qu’est ce que le progrès si l’homme est coupé au passage de ce qui constitue son identité ? L’humanité ne peut être hors-sol. Cette tristesse peut être unanimement partagée je crois par beaucoup vivant au XXIème siècle. En aucun siècle la froide raison ne s’est plus acharné contre la culture au nom de la construction d’une culture qu’au XXème siècle. Que tout ce que l’on peut détruire soit détruit, disait-elle, et que le reste soit transformé en Musée, c’est à dire vitrifié, figé, privé de vie ou de substance. Aujourd’hui, l’Homme Moderne, homo economicus erre dans un parc d’attractions, sans but et sans racine, perdu. De quel sorte d’humain la culture occidentale moderne a t-elle accouché ? D’un Européen hors-sol, privé de ses fondations chrétiennes au nom d’une liberté illusoire. Il a mué, mais sa nouvelle peau est déjà corrompue.

Gu Hongming oppose au bellicisme des occidentaux, ce qu’il appelle la « Religion des devoirs du citoyen », norme sociale très forte d’inspiration confucéenne mais qui a permis à l’Empire de se constituer, et de subsister. Elle repose d’abord sur la famille, puis sur la loyauté envers l’Empereur. Ce consensus de fait, forçant tout être à se plier à une norme juridique et morale est le principal garant de la paix à l’intérieur des frontières. Ce qui fait la force de la civilisation chinoise dit-il, ce n’est pas le commerce, les richesses, non plus sa puissance technologique, c’est tout simplement le Chinois, avec son humanité et sa loyauté indéfectible, car « c’est un être qui observe l’ordre sans qu’il en coûte rien ou presque rien au monde ». Transformez le Chinois, faites-lui singer les manières occidentales, et il deviendra servile, se battra et aura besoin de « sergents de ville » pour le tenir en bride.

Les chinois[5] ont toujours eu la conscience forte d’être les dépositaires d’une culture supérieure. La profondeur de leur système de pensée, la délicatesse de leurs manières, l’étendue de leur goût, ainsi leur art de vivre le laisse facilement deviner. Quiconque a fréquenté un tant soit peu des chinois dira que la civilisation chinoise a su produire un type d’homme dont la délicatesse est le trait principal. La force des Chinois, c’est le 仁 rén, la vertu d’humanité, leur gentillesse. Apprendre, chez Confucius, c’est apprendre à faire de soi un être humain[6] : « L’homme de bien 君子jūnzǐ connaît le Juste, l’homme de peu 小人xiǎorén ne connaît que le profit » (Entretiens, IV, 16). Je redonne la parole un bref instant à Gu Hongming :

Par le mot gentil, j’entends l’absence de dureté, d’âpreté, de rudesse ou de violence, de tout ce qui peut vous blesser. Il y a, dans le type chinois d’humanité, cet air de douceur tranquille, mesurée, retenue qu’on trouve dans une pièce de métal bien trempé. Aussi, les imperfections physiques et morales du véritable Chinois sont-elles, sinon rachetées, tout au moins atténuées par cette « gentillesse ». Le véritable Chinois peut être ignorant, mais il n’y a pas de grossièreté dans cette ignorance. Le véritable Chinois peut être laid, mais il n’y a pas de hideur dans cette laideur. Le véritable Chinois peut-être vulgaire, mais il n’y a rien d’agressif dans cette vulgarité. Le véritable Chinois peut être stupide, mais il n’y a rien d’absurde dans cette stupidité. Le véritable Chinois peut être astucieux, mais il n’y a pas de méchanceté profonde dans cette astuce. Même dans les défauts de son corps, de son esprit, de son caractère, il n’y a rien qui puisse vous révolter. Il est très rare de rencontrer un véritable Chinois de la vieille école, et même du type le plus bas, qui soit positivement répugnant.

De nos jours, et parce que les concepts qui servent à mesurer les différences entre les pays sont essentiellement occidentaux et économiques ou techniques (la notion de pays en développement notamment) et valent comme norme, on ne laisse plus aucune place à la culture sinon sous forme d’événements ponctuels. Vouloir la mondialisation, c’est vouloir que le monde entier devienne un parc d’attractions dans lequel l’occidental type pourra se sentir à l’aise sans rien changer à ses habitudes, son confort. C’est vouloir que tout le monde parle anglais, c’est vouloir que la Démocratie vaille comme norme politique ultime, que chaque ville ait son Starbucks ou son Mac Do, qu’au fond de la jungle Thaïlandaise on puisse boire son Coca-Cola. C’est penser au font que la mort de la culture et l’alignement systématique de tous les systèmes culturels, politiques, moraux sur les critères qui sont les nôtres constitue un Progrès et une finalité inéluctable du genre humain.

Certains universitaires ont souvent contribué par leur ignorance au mépris occidental pour la civilisation chinoise. Il faut reconnaître que sortis du gongfu et des vieillards à barbe blanche qui, privés de la raison occidentale en sont réduits à prendre des banalités pour des pensées profondes, notre connaissance ne va pas loin. Ces clichés sont répandus, j’en veux pour preuve les propos d’un de mes professeurs de philosophie qui ne peut pas pécher par son manque de pensée catégorique puisque c’est un spécialiste de Kant, et qui a éradiqué d’un trait fulgurant la pensée chinoise de son champ intellectuel en nous disant : « de toute manière, ils n’ont pas l’être »… Son parti pris idéologique aurait bien fait rigoler François Jullien ! Nous ne connaissons pas la Chine et voulons à grand renfort de protestations, de manifestations et de prinobélisations lui imposer nos critères propres. Après lui avoir offert le communisme sur un plateau d’argent, qui a été un fléau mondial et un échec total, nous voudrions la forcer à devenir démocrate ! Cet empressement porte en lui même quelque chose de suspect.

Je ne déplorerais pas la présence de l’Occident en Asie si nous pouvions faire partager ce que nous avons de meilleur. Malheureusement, l’inculture de masse que nous diffusons aujourd’hui au nom du sacrosaint Progrès est d’un vide abyssal. J’ai honte que mes étudiants me citent Taxi avant Cyrano de Bergerac, Sagan avant Proust, Derrida avant Lévinas ou Bergson[7]. J’aimerais parfois que cette soif d’apprendre qui caractérise les chinois s’accompagne d’une distance critique quant aux idées actuelles de l’occident, et d’une conscience positive de soi. Il est hors de question que nous leur refilions nos maladies civilisationnelles, à commencer par celle du désenchantement du monde.

Je fais partie de ceux qui pensent que la civilisation chinoise peut apprendre beaucoup au monde actuel, que le modèle dans lequel je vis depuis ma naissance n’est pas l’unique, qu’il n’est pas dans la vocation du monde de devenir un super-village démocrate. J’en fais l’expérience tous les jours. Cette humanité chinoise n’est pas une politesse superficielle et hypocrite, elle est l’authentique expression de siècles et de siècles de confucéo-taoïsme. Je pense qu’il doit émerger une génération de chinois qui au nom de leur civilisation disent à l’Occident quels sont ses excès et lui opposent un autre modèle (qui soit autre qu’un supersocialisme supercapitaliste). La Chine et Taïwan comptent bon nombre de savants et d’intellectuels que nous devons entendre, et qui doivent se faire entendre.

La prochaine fois, j’aborderai le sujet des caractères chinois. Faudra t-il que les chinois se plient à la latinisation ? Je suis sur que vous connaissez mon pont de vue…


[1]Gainsbourg n’a rien inventé, et faire brûler du papier-monnaie est une coutume très ancienne. Se retrouver entre copains pour boire un coup aussi d’ailleurs, sauf qu’un chinois n’arriverait pas saoul comme une barrique sur un plateau télé !

[2]Gu Hongming, L’esprit du peuple chinois, 1915

[3] Les chinois les portaient longs avant que les mandchous ne leur imposent la natte. Imposer aux chinois de se couper les cheveux constituait une humiliation terrible.

[4]Voir Lin Yutang, My country and my people.

[5]Le terme de « chinois » désigne ici le monde chinois comme ensemble géoculturel. La situation politique taïwanaise est assez complexe, et fera l’objet d’un autre article lorsque j’y verrai plus clair.

[6] Zheng Zai (1020-1078), penseur confucéen du début des Song

[7]Dans une grande librairie à côté de la Tour 101 à Taipei, la pensée de gauche, Foucault, Deleuze, Derrida occupent une place démesurée par rapport au reste. Du jamais vu chez Gibert ou à la Fnac Montparnasse. Un livre de Bergson, un de Lévinas, foin de ceux qui les ont précédés…

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