Zheng Ruolin – Un Nobel qui ne reflète pas l’opinion

Pour information, je livre à votre réflexion un article intéressant de Zheng Ruolin, correspondant à Paris pour le quotidien 文彙報 Wenhuibao, paru dans Le Monde ce 9 décembre à propos de l’élection de Liu Xiaobo au Prix Nobel de la Paix récemment.

Rarement remise d’un prix Nobel de la paix n’aura suscité autant de polémiques. Comme si deux versions circulaient dans deux mondes parallèles, celui du comité norvégien et celui des autorités de Pékin.

Selon la première version, l’attribution du prix à un “prisonnier d’opinion politique” vise à promouvoir les droits de l’homme en Chine. Le fait que le lauréat soit en prison a été un facteur important, voire décisif, dans l’attribution du prix, avoue le président du comité du prix Nobel. Et il est vrai que pour moi, comme pour beaucoup de mes compatriotes, la liberté de pensée et d’expression est non négociable !

Si Liu Xiaobo avait été condamné à une peine de prison pour un délit d’opinion, ce serait absolument inacceptable. Le problème réside bien là. En effet, d’après la deuxième version, celle des autorités chinoises, Liu Xiaobo a été condamné pour tentative de “subversion de l’Etat” : il appelait, en publiant des “rumeurs”, des “calomnies” et des “diffamations”, à “renverser le régime” et à “abroger la Constitution actuelle” pour “fonder une République fédérale” et mettre fin à la République populaire de Chine.

Cependant, pour l’opinion publique chinoise, c’est tout autre chose. Une majorité des gens, dont une partie des “partisans de démocratie”, même exilés à l’étranger, ne croit ni à l’une ni à l’autre version. Pour eux, Liu est lié à jamais à ce jugement fameux qu’il prononça en 1988 et qu’il n’a pas hésité à réaffirmer en 2006 dans un magazine d’Hongkong : il faudra que “la Chine soit colonisée pendant trois cents ans pour devenir une démocratie”.

Le choc provoqué par cette formule révélatrice de sa pensée profonde fut inimaginable dans un pays qui, dans les années 1980, n’avait même pas encore achevé la décolonisation de l’intégralité de son territoire.

Il faut prendre en compte aussi les réactions scandalisées des Chinois au soutien public apporté plus tard par Liu Xiaobo à l’invasion de l’Irak par Bush, invasion désapprouvée et condamnée par la majeure partie de l’opinion mondiale, y compris celle des Chinois, et par de nombreux gouvernements, dont ceux de Paris et de Pékin. D’où cette inévitable et embarrassante question : quel lien logique est-il possible de trouver entre le prix Nobel de la paix et le soutien de son plus récent lauréat à cette guerre illégale ?

PATIENCE ET PERSÉVÉRANCE

Enfin la Charte 08, une copie de la Charte 77 du Tchèque Vaclav Havel, qui a rendu Liu célèbre en Occident, répond-elle vraiment aux préoccupations des centaines de millions de Chinois ordinaires ? La Chine a sûrement des problèmes de droits de l’homme (quel pays peut se prétendre parfait ?), mais l’opinion est bien plus préoccupée aujourd’hui par la corruption ou le développement criant des inégalités dans lequel plonge peu à peu le pays. Le peuple chinois est suffisamment intelligent pour ne pas tomber deux fois dans le même piège.

Il a cru naguère que le communisme pourrait résoudre tous les problèmes du pays. Le démenti apporté par les faits a été douloureux. A présent, voilà qu’on lui vante la démocratie comme une baguette magique susceptible de transformer le pays en paradis terrestre. Il faut souligner que la démocratie n’est pas forcément synonyme de droits de l’homme, et vice-versa. Pour défendre les droits de l’homme, il faut d’abord construire un Etat de droit. C’est ce à quoi s’emploient avec patience et persévérance beaucoup d’hommes et de femmes qui luttent jour après jour en ce sens, sans faire sensation ni rechercher le soutien intéressé des Occidentaux. Pour ces gens-là, Liu Xiaobo est un “étranger”.

Les droits de l’homme, pour un pays comme la Chine, ce sont d’abord l’égalité des chances, la liberté d’accès à un certain nombre de services élémentaires (éducation, droit aux soins, droit au logement) et une justice réellement équitable. S’il existe des valeurs “universelles”, chaque pays, chaque nation a ses propres façons de les interpréter et de les appliquer.

Il en va de même pour la liberté d’expression. Chaque nation la conçoit dans le cadre de ses lois. Les propos négationnistes sur la seconde guerre mondiale sont sévèrement punis en Europe comme en Chine, mais tolérés aux Etats-Unis. En revanche, une menace verbale contre un individu sera lourdement sanctionnée outre-Atlantique mais totalement ignorée par la justice en Chine…

Si chacun se met à juger l’autre à l’aune de ses propres conceptions des droits de l’homme et de ses propres lois, le paradis terrestre n’existe que chez soi !

Pour beaucoup de Chinois qui luttent quotidiennement pour le progrès de la condition humaine dans leur pays, donner ce prix à Liu Xiaobo c’est faire beaucoup de bruit pour… rien ! Oh pardon : pour presque rien.

Zheng Ruolin, correspondant, à Paris, du quotidien shanghaïen “Wen huibao”

Article paru dans l’édition du 10.12.10

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