Le quart d’heure geek

Si l’on me demande ce qui m’a manqué pendant ces deux ans passés à l’étranger, je pourrai vous répondre de plusieurs manières. Oui le saucisson, le bon vin, le foie gras, Livarot, Maroilles et autres fromages odorants se sont souvent imposés dans ces moments privilégiés durant lesquels le sens des réalités est détrôné par un doux onirisme. Oui, je peux vous parler des gens qui m’ont manqué, des mariages d’amis très proches auxquels je n’ai pas pu assister, des baptêmes, multiples naissances, de mes deux adorables filleuls que je ne vois qu’en photo. Évidemment ! Mais ma frustration ma pesanteur quotidienne, ça a été la lecture.

Essayez un peu de faire venir des livres par la poste, commandez-les sur Internet. Vous y sacrifierez un pourcentage non négligeable de votre pain quotidien. Alors adieu veaux, vaches, cochons, couvées, voyages et bon repas ! Et comment ramener chez soi tous ces bouquins sinon préparer une énorme malle et les renvoyer au domicile familial par bateau ? Non, non et non ! Pourtant, j’aime l’odeur du livre, son papier, la blancheur immaculée des Garnier Flammarion, les notes griffonnées dans la marge par le lecteur attentif, j’aime sentir son poids dans ma poche, le feuilleter, j’aime le sortir dans des endroits improbables, j’aime l’avoir avec moi pour tromper le temps qui passe ou la déconvenue d’un retard de dernière minute, j’aime le prêter. Ceci dit, et j’en profite pour faire une spéciale kassdédi à tous les bros et les sistas qui m’ont côtoyé et ont lorgné sur ma bibliothèque, j’aime aussi et surtout quand on me le rend, en bon état et pas corné de préférence. Comme à une femme capricieuse, je lui ai consacré des sommes astronomiques rien que pour le plaisir de l’avoir chez moi, à portée de main.

C’est ainsi que j’ai lu Les frères Karamazov. Un soir, je me suis demandé ce que j’allais lire, et je l’ai vu. Aliocha me tendait les mains. Pendant quelques jours j’ai lu quelque 50 pages avant de dévorer les 600 dernières en une nuit.

En partant à Taïwan, j’ai emmené des livres très sérieux. Du Confucius et du Zhuangzi, du Anne Cheng et du Grousset, Bergson et Simon Leys. Pour être tout à fait franc, même si je tiens Bergson en très haute estime et lui réserve un siège haut placé dans mon panthéon de philosophes, Matière et mémoire m’est quelque peu tombé des mains lorsque je vivais à Hualien entre la mer et la montagne. Peu à peu, il a fallu que je me réoriente vers des ouvrages un peu moins chinois et un peu plus politiques, mon vieux dada. J’ai donc fait venir lesMémoires du Cardinal de Retz et De la démocratie en Amérique de Tocqueville, en me disant que ça allait nourrir ma réflexion politique en période électorale. Et puis, je me suis souvenu avec un peu de nostalgie de Montesquieu, dont le De l’esprit des lois trônait dans ma bibliothèque française. En fermant les yeux, je pouvais me la représenter sans trop de peine : toutes ces caisses de vin remplies pêle-mêle de bouquins de toutes les couleurs, ma pipe à opium ramenée de Shanghai qui trônait entre deux briques de Pu’er… Je voyais aussi clairement où j’avais laissé Montesquieu. Sinon, il me restait la presse qui a jeté aux oubliettes sa liberté de blâmer pour se consacrer essentiellement à l’éloge et la basse flatterie et ne véhicule actuellement que le vide abyssal des dépêches AFP. Mais là, c’est la déglingue.

Ô frustration cruelle ! Que ne pourrais-je me réduire en miettes et me laisser porter par le vent jusqu’à vous afin de vous retrouver, ô Muses ?

Et c’est là qu’une petite voix vint me chuchoter à l’oreille, petit démon cornu, qu’elle pouvait me faire une proposition que je n’allais pas pouvoir refuser. Elle me demandait le reniement, la transgression. Je savais que j’allais devoir faire face à la réprobation de tous mes amis, idéalistes du livre, rats de Boulinier, lecteur, bretteurs et dézingueurs pour qui un bon Dalloz est plus efficace que le dernier Marc Levy pour courtiser les charmantes petites juristes de la rue d’Assas. Vieux truc évidemment, on a toujours dragué avec des papyrus. Mais avec “ça” ? Non, ce n’était pas possible. Moi défenseur du livre, même comme outil d’autodéfense _ vous conviendrez aisément de l’ironie qu’il puisse y avoir à gifler un malandrin avec du Baudrillard ou marteler la tête d’un autre avec Surveiller et punir ; c’est toujours plus efficace qu’avec le pompeux Monde dont la prose indigeste donne au bras vigoureux l’impression qu’il tape avec un torchon mouillé. Mais avec “ça” ? Pas possible !

C’est le moment du coming out. Oui, dis-je en me frappant la poitrine, oui, je suis un transfuge, un traître, un judas, un vendu un parjure : je suis passé à l’eBook.

Je vois déjà les rictus ironiques de certains, le mépris, la désapprobation. Mais vous, petits parisiens privilégiés qui pouvez vous procurer en un tournemain le dernier bouquin à la mode pour frimer sur les plages de Cabourg, avez-vous songé aux frères exilés ?  C’est là que l’on argumente.

Oui, les liseuses électroniques sont des outils pratiques pour n’importe quel voyageur. Elles offrent un confort de lecture de plus en plus grand ainsi qu’une grande possibilité de stockage et une autonomie de plus en plus éprouvée. Ainsi, j’ai pu juste avant de partir me procurer quantités de bouquins tombés dans le domaine public ou autres qui m’ont permis de passer 24 heures assez agréables  que ce soit au-dessus du Caucase ou dans mes deux aéroports d’escale. J’ai pu mettre sur un seul support un peu de Nietzsche, un peu de J. Diamond, de Kipling, de Debord, de Tolstoi, de St Ex, ou d’Hugo, de Zweig, de Segalen, du Bakounine, du Proudhon, un peu de Voltaire, de Stendhal ou de JS Mill, du Huysmans, du Joseph de Maistre et du Camus. Il me manque la sagesse d’un Ellül ou d’un Illich, ou des ouvrages spécialisés un peu plus contemporains. Mais l’amoureux des classiques de la littérature sera servi grâce à ceux qui apportent jour après jour leur pierre au Projet Gutemberg. Il pourra, en cherchant un peu trouver des livres qui ne sont pas tombés dans le domaine public mais qui existent tout de même en version numérisée (les Canadiens sont pionniers). En bref, Internet est une mine d’or, pourquoi ne pas en profiter pour s’instruire ?

Les promoteurs de la liseuse électronique nous vendent l’objet comme une révolution. L’avantage d’un Kindle sur une tablette, c’est évidemment son écran qui, non rétroéclairé ne fatigue pas les yeux. C’est une liseuse, elle permet de lire, pas de jouer à Angry Birds. Les plus géopoliticiens d’entre nous pourront lire les SAS de Gérard de Villiers sans avoir à rougir des femmes quelque peu déshabillées exhibées en couvertures sur fond de titre du genre “Les fous de Benghaz” ou “Mortelle Jamaïque”. Un copain m’envoie un article de 15 pages ou un mémoire ? Pas besoin de l’imprimer ou de me tuer les yeux à le lire sur mon ordinateur. En trois clics il est transféré sur mon bidule. Alors oui, c’est très pratique, et assez adaptable aux besoins de chacun. Je l’emmène en voyage, je la trimballe partout, elle tient dans une poche. Je peux laisser un bouquin, en reprendre un autre, passer du sérieux au récréatif en deux secondes sans avoir à flinguer les couvertures de mes bouquins. Je peux surligner des passages et les retrouver facilement (très pratique lorsque l’on écrit des articles et que l’on veut chercher des citations rapidement). Il y en a bien d’autres. Le principal pour moi est que j’ai lâché mon ordinateur pour retrouver la joie de lire roulé en boule dans mon fauteuil ou en faisant le poirier sur un tabouret (on manipule le machin d’une main).

On regrettera la manie qu’ont certains d’encoder systématiquement leurs fichiers en format PDF ce qui les rend assez difficiles à lire sur liseuse : la mise en page saute systématiquement lorsqu’on les encode dans un autre format et la petitesse des caractères rendrait un aigle myope à vie. En revanche, un bon fichier en format doc permet de faire soi-même une mise en page propre. Alors les gars, quitte à jouer le jeu de l’open source, faites-le jusqu’au bout ! On déplorera le fait que les éditeurs n’aient pas intégré qu’un livre électronique devait se vendre beaucoup moins cher qu’un livre papier. Un jour les auteurs vendront eux-mêmes leurs livres en format électronique sur leur propre site Internet via Paypal et toucheront un pourcentage un peu plus élevé sur leur production intellectuelle que leurs distributeurs. Cela ne sera que justice. On leur reprochera également de ne pas mettre assez rapidement les ouvrages en ligne, ou que les ouvrages spécialisés soient presque aussi chers que leur équivalent papier (voir plus pour certains !).

Je vois d’ici là les conservateurs s’opposer aux progressistes et déplorer que “le livre se meure”. Yves Calvi nous pondre un C dans l’air sur le sujet repris et discuté par le PAF (Paysage Audiovisuel Français), le PIF (Paysage Industriel Français), le POUF (Paysage Obscurantisto-Ulcéré Français), et pourquoi pas le SKLONK (Société Koboldienne pour la Libération des Obédiences Nationalisto-Kafkaïennes) ou le ZBLEF (Zoziédé Belche te Lekdur Erotik et Fazézieuze) ? Non, les copains, non. Le livre a encore bien des jours devant lui, ne serait-ce que parce que le plaisir de tourner une page ou de mettre plein de sable dans un bouquin, de fouiner dans une bibliothèque et de prêter quelque chose que l’on ne vous rendra jamais restera toujours supérieur à celui d’appuyer sur un bouton, ne serait-ce aussi que parce que la BSG a fait pour le PABET (Patrimoine des Amourettes Bibliophiles et Estudiantines Transfrontalières) bien plus que Meetic. Non, je ne crois pas à la mort du livre. Un outil reste un outil : comme le sapiens sapiens, le festivus festivus du troisième millénaire utilisera toujours un BHL pour caler un pied de table.

Publicités
1 commentaire
  1. TheAime a dit:

    Et que pensez-vous de l’IPad mini…..? Un lecteur geek
    pourra-t-il passer à côté de ça toute sa vie ? Ce même lecteur
    pourrait écrire plus de textes pour le plaisir d’être lu à son
    tour. Des textes imprimables sur feuilles de papier reliées les une
    aux autres, que l’on pourrait emmener à la plage et à notre tour
    les remplir de sable. Une sorte de chemin inversé pour se faire
    excuser…. Nous prenons plaisir à lire vos articles en numérique,
    je lirais tout autant le Figaro ou Le Monde à mon retour au
    domicile. L’un n’empêche pas l’autre, juste une question de
    complémentarité.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :