L’importance de l’étude

三字經養不教,父之過,
教不嚴,師之惰,
子不學,非所宜,
幼不學,老何為?

Élever un enfant sans instruction est la faute du père, 
Instruire sans sévérité est la faute du professeur, 
Un enfant qui n’étudie pas, voilà qui ne doit pas exister, 
S’il n’étudie pas petit, que deviendra t’il dans la vieillesse ?

Voici un extrait du 三字經 Sanzijing, dit le Classique des trois caractères. C’est un manuel d’enseignement destiné aux enfants. Contenant près de mille caractères groupés par trois afin d’en faciliter la mémorisation, il contient un grand nombre de connaissances fondamentales en philosophie, en morale, en cosmologie ou en histoire. Pendant sept siècles, il a constitué le manuel de lecture de nombreux enfants chinois. Nos pédagogues modernes feraient bien de s’en inspirer ! Je l’aime beaucoup, non seulement parce qu’il me permet de réviser ou d’apprendre de nouveaux caractères, aussi parce qu’il livre des informations intéressantes sur les valeurs fondamentales de la culture chinoise. Ici l’étude.

C’est un trait caractéristique de la culture chinoise que l’on retrouve aussi dans d’autres pays d’Asie. Il y a quelques années, un reportage a été fait par une étudiante française d’origine vietnamienne sur l’importance accordée par sa famille à l’étude. Elle montrait d’une manière assez touchante l’importance accordée par ses parents aux carnets de notes (presque des albums photos), aux devoirs du soir, aux écoles suivies et au dépassement de soi dans l’étude, dans le sport ou dans la pratique d’un instrument de musique. À Taïwan, les enfants rejoignent souvent des 補習班 Buxiban, des écoles du soir destinées à encadrer leurs devoirs ou leur apporter un savoir complémentaire – en anglais par exemple – pour en sortir à dix heures du soir. Apprendre n’est rien si on ne sait pas pourquoi on le fait. Quel sens les chinois donnent-ils à l’étude ?

On sait qu’en Chine, les intellectuels ont toujours été placés au sommet de la hiérarchie sociale. A Taïwan, on n’obtient pas de haut poste, à l’université ou au service de l’Etat sans un doctorat. Sans doute un héritage du mandarinat ! Les lettrés constituaient en effet une strate très importante de l’empire chinois. Grands connaisseurs des textes classiques, calligraphes émérites ils devaient maîtriser six arts : écriture, musique, arithmétique et connaissance des rites (arts scolaires) ; tir à l’arc et conduite du char (arts militaires). Serviteurs de l’Etat, poètes et stratèges militaires, ils ont donné à la culture chinoise sa richesse et sa profondeur.

Confucius a consacré le premier chapitre de ses Entretiens à l’étude. Ce n’est pas tant le savoir livresque qui est visé que l’élévation de soi et la place que l’on prendra au sein de la société. Accumuler des connaissances qui nous permettront ensuite de nous adapter facilement à l’imprévisibilité des événements. Apprendre prend du temps, et par l’étude, l’enfant se prépare une vieillesse heureuse. Le Maître ne dit-il pas : « À quinze ans, ma volonté était tendue vers l’étude ; à trente ans, je m’y perfectionnais ; à quarante ans, je n’éprouvais plus d’incertitudes ; à cinquante ans, je connaissais le décret céleste ; à soixante ans, je comprenais, sans avoir besoin d’y réfléchir, tout ce que mon oreille entendait ; à soixante-dix ans, en suivant les désirs de mon cœur, je ne transgressais aucune règle. »

« Apprendre, c’est d’abord apprendre à être humain », écrit Anne Cheng. Discerner le bien du mal, respecter les anciens et pratiquer les rites. Toute étude est d’abord étude du 道 tao, le principe d’ordre de toute chose. Par le savoir, il s’agit de retrouver en soi les principes éthiques et moraux qui permettent l’harmonie sociale, acquérir la vertu 道德 daode qui fera de nous un homme de bien 君子 junzi, un bon père ou une bonne mère de famille ou un bon prince soucieux du bien-être de ses sujets. Notre humanité n’est pas donnée. Si la nature humaine n’est ni bonne ni mauvaise, elle se construit dans le rapport à l’autre et la recherche d’une harmonie commune. Ce que montre le caractère 仁 ren formé du radical de l’homme et du chiffre deux, vertu fondamentale du confucianisme que l’on pourrait traduire par « bienveillance » ou « sens de l’humain ». Un but jamais atteint, un « pôle vers lequel tendre à l’infini[1] »

« Le style, c’est l’homme même », écrit Buffon. Dans ce court extrait du 三字經 Sanzijing, je vois ces vieux chinois aux gestes lents, aux caractères bien trempés et pétillants de jeunesse et les jeunes qu’ils ont été, traçant inlassablement des lignes de caractères sur leurs petits cahiers. J’ai toujours profondément apprécié ce 仁 ren, chez mes amis Chinois ou Taïwanais, ce sens de l’autre, cette gentillesse et cette jovialité si particulières qui font incontestablement la pâte chinoise. C’est cette attention particulière portée à l’effort sur soi et à la perfection de soi qui fait de la civilisation chinoise une grande civilisation.


[1] Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p.69

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