Retour discret

img_0387Voilà maintenant plus de deux ans que je suis rentré d’Asie, après trois ans entre Shanghai, Hualien et Taipei.

Un retour est toujours une expérience aussi bouleversante qu’un départ, et trompeuse. Il ne s’agit plus de quitter son cadre pour un autre, inconnu, mais de le retrouver ! Beaucoup rentrent au pays avec cette impression qu’ils reviennent comme des Hobbits à la Comté, dans de petits trous confortables et un peu endormis par un quotidien sans nuages dans lequel ils ne se retrouvent plus. De fait, on retrouve la vie quittée quelques années plus tôt telle qu’on l’a laissée ou presque, tout en ayant changé et souvent élargi ses vues, sans toutefois pouvoir en prendre la mesure et savoir en quoi on a changé. La vie de notre famille et de nos amis, a continué sans nous avec son lot de joies et de peines et ils ne s’intéressent pas forcément comme on le voudrait à ce qu’on a vécu, difficilement racontable à qui n’a pas partagé notre expérience.

*****

Il y a quelques années, je suis parti en Thaïlande avec quelques amis dans les montagnes non loin de la frontière birmano-thaï chez des Karen, un peuple de montagnard paisibles, rudes au grand cœur. C’était mon premier voyage hors d’Europe et ce que j’ai vécu a été un véritable choc, presque une conversion. J’ai tout raconté à une inconnue dans le hall d’embarquement de l’aéroport de Bangkok, et me suis rendu compte une fois rentré que j’étais incapable de partager ce qui m’avait bouleversé à ceux qui m’entouraient. Il n’y avait pas de points de comparaison entre les villes françaises et la jungle thaï, moite et humide, les chants et les rires des enfants et les soirées avec leurs profs. En un mois et demi, j’avais beaucoup vécu et j’ai mis deux ans à m’en remettre.

Vous l’aurez compris, ma première expérience de retour a été celle-là. En rentrant en France, je me suis confronté à la vulgarité de la vie quotidienne, aux blagues grasses sur les bordels de Thaïlande où je n’avais pas fichu un pied. Le contraste avec la simplicité et la droiture des montagnards était trop grand. Notre siècle trop laid. Notre société trop corrompue. Nostalgique, je ne pensais qu’à « mes » montagnes et à un moyen de vivre encore ce bouleversement, je ne pensais qu’à repartir. J’ai commencé alors à fréquenter plus régulièrement une de mes parentes très cultivée et curieuse ainsi que son mari qui avait longtemps « mangé du riz chinois ». Il était « devenu » chinois et allait devenir mon maître en me transmettant son amour de la Chine.

Il avait connu la Chine intimement à un moment trouble de son histoire et parlait parfaitement le mandarin – même des chinois venaient lui demander des conseils – émaillant toute sa conversation de 成語 chengyu, ces innombrables phrases locutoires subtiles et pleines de sel et d’esprit chinois. Tout ce que j’ai vécu ensuite, c’est à ma tante et lui que je le dois. C’était un spécialiste de la Chine ancienne, il traduisait des textes anciens du chinois classique. Quel puits de culture c’était et quelle belle langue il parlait, ce mandarin du Nord rond et puissant agrémenté de 兒 er ! Je passait des heures chez eux, la théière était toujours pleine et le temps comme suspendu. Il était cependant trop âgé pour m’enseigner lui même le chinois mais me prodiguait conseils et encouragements.

J’ai donc commencé à apprendre le chinois tout seul, puis suis parti quelques mois pour Shanghai. En revenant, je savais que j’allais partir à nouveau. On m’a proposé Taïwan. J’ai dû tout réapprendre pour me familiariser avec les caractères traditionnels. Au bout de deux ans, j’ai su que j’avais besoin de rentrer et de reprendre racine.  Des opportunités professionnelles s’ouvraient et je n’avais pas vu famille et amis depuis assez longtemps, ils me manquaient. On m’avait dit avant que je parte : « Si vous partez plus de trois ans, vous ne rentrerez plus ». Le retour serait plus rude, la réadaptation plus difficile. Et je ne voulais pas rester coincé entre deux cultures ou dans une culture qui n’était pas la mienne. Après m’être écarté, j’avais besoin de rentrer au camp de base et reprendre des forces.

Comme beaucoup, c’est loin de ma terre natale et en enseignant le français que j’ai pris conscience de mes racines. Les chinois ont un proverbe pour cela : 根深葉茂 gen shen ye mao, lorsque les racines sont profondes, la végétation s’épanouit. La culture est une vision du monde qui nous est transmise. Loin d’être un obstacle, c’est pour moi un atout pour comprendre d’autres cultures ou systèmes de pensée. Au nom de la diversité, ou d’une vision superficielle de la culture on a mondialisé le stéréotype et favorisé une vision unique du monde qui ne s’exprime qu’en anglais. C’est ce qui oppose le missionnaire au touriste. Loin de moi l’idée de dénigrer l’anglais, mais reconnaissons qu’il a ses limites : on ne crée des ponts qu’en pensant entre les langues.

Six mois avant de partir, j’ai commencé à préparer mon retour. J’ai renoué des contacts, commencé à dire autour de moi que je revenais, que je cherchais du boulot dans tel ou tel ou tel domaine. En rentrant, j’ai trouvé un CDD au bout de trois mois dans un lieu intéressant, puis un CDI dans une entreprise. Au fur et à mesure, j’ai revu des amis, m’en suis fait de nouveaux, ai fait d’heureuses rencontres. J’ai retrouvé ma famille et ma tribu de cousins plus ou moins éloignés, ai repris la musique. Après presque trois ans, l’envie de repartir me reprend, toujours dans le monde chinois, la passion de ma vie, ailleurs, autrement. On s’habitue à tout, même aux départs… et même aux retours.

Ce blog, resté en sommeil pendant longtemps n’est donc pas mort ! Il reprendra autrement, au fil des mois.

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1 commentaire
  1. Brian a dit:

    J’ai eu quelques frissons et sensations de déjà-vu à la lecture de votre article touchant… Merci 🙂

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