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Culture

Uragami Gyokudo 1745-1820
泠泠七絃上,
靜聽松風寒。
古調雖自愛,
今人多不彈。

Le son de la cithare évoque un courant d’eau fraîche,
Ou le souffle tranquille du vent dans une forêt de pins.
J’aime écouter jusqu’à l’extase ces chants anciens,
Que beaucoup ne jouent plus aujourd’hui.

(Trad. Tongyeouki)

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三字經養不教,父之過,
教不嚴,師之惰,
子不學,非所宜,
幼不學,老何為?

Élever un enfant sans instruction est la faute du père, 
Instruire sans sévérité est la faute du professeur, 
Un enfant qui n’étudie pas, voilà qui ne doit pas exister, 
S’il n’étudie pas petit, que deviendra t’il dans la vieillesse ?

Voici un extrait du 三字經 Sanzijing, dit le Classique des trois caractères. C’est un manuel d’enseignement destiné aux enfants. Contenant près de mille caractères groupés par trois afin d’en faciliter la mémorisation, il contient un grand nombre de connaissances fondamentales en philosophie, en morale, en cosmologie ou en histoire. Pendant sept siècles, il a constitué le manuel de lecture de nombreux enfants chinois. Nos pédagogues modernes feraient bien de s’en inspirer ! Je l’aime beaucoup, non seulement parce qu’il me permet de réviser ou d’apprendre de nouveaux caractères, aussi parce qu’il livre des informations intéressantes sur les valeurs fondamentales de la culture chinoise. Ici l’étude.

C’est un trait caractéristique de la culture chinoise que l’on retrouve aussi dans d’autres pays d’Asie. Il y a quelques années, un reportage a été fait par une étudiante française d’origine vietnamienne sur l’importance accordée par sa famille à l’étude. Elle montrait d’une manière assez touchante l’importance accordée par ses parents aux carnets de notes (presque des albums photos), aux devoirs du soir, aux écoles suivies et au dépassement de soi dans l’étude, dans le sport ou dans la pratique d’un instrument de musique. À Taïwan, les enfants rejoignent souvent des 補習班 Buxiban, des écoles du soir destinées à encadrer leurs devoirs ou leur apporter un savoir complémentaire – en anglais par exemple – pour en sortir à dix heures du soir. Apprendre n’est rien si on ne sait pas pourquoi on le fait. Quel sens les chinois donnent-ils à l’étude ?

On sait qu’en Chine, les intellectuels ont toujours été placés au sommet de la hiérarchie sociale. A Taïwan, on n’obtient pas de haut poste, à l’université ou au service de l’Etat sans un doctorat. Sans doute un héritage du mandarinat ! Les lettrés constituaient en effet une strate très importante de l’empire chinois. Grands connaisseurs des textes classiques, calligraphes émérites ils devaient maîtriser six arts : écriture, musique, arithmétique et connaissance des rites (arts scolaires) ; tir à l’arc et conduite du char (arts militaires). Serviteurs de l’Etat, poètes et stratèges militaires, ils ont donné à la culture chinoise sa richesse et sa profondeur.

Confucius a consacré le premier chapitre de ses Entretiens à l’étude. Ce n’est pas tant le savoir livresque qui est visé que l’élévation de soi et la place que l’on prendra au sein de la société. Accumuler des connaissances qui nous permettront ensuite de nous adapter facilement à l’imprévisibilité des événements. Apprendre prend du temps, et par l’étude, l’enfant se prépare une vieillesse heureuse. Le Maître ne dit-il pas : « À quinze ans, ma volonté était tendue vers l’étude ; à trente ans, je m’y perfectionnais ; à quarante ans, je n’éprouvais plus d’incertitudes ; à cinquante ans, je connaissais le décret céleste ; à soixante ans, je comprenais, sans avoir besoin d’y réfléchir, tout ce que mon oreille entendait ; à soixante-dix ans, en suivant les désirs de mon cœur, je ne transgressais aucune règle. »

« Apprendre, c’est d’abord apprendre à être humain », écrit Anne Cheng. Discerner le bien du mal, respecter les anciens et pratiquer les rites. Toute étude est d’abord étude du 道 tao, le principe d’ordre de toute chose. Par le savoir, il s’agit de retrouver en soi les principes éthiques et moraux qui permettent l’harmonie sociale, acquérir la vertu 道德 daode qui fera de nous un homme de bien 君子 junzi, un bon père ou une bonne mère de famille ou un bon prince soucieux du bien-être de ses sujets. Notre humanité n’est pas donnée. Si la nature humaine n’est ni bonne ni mauvaise, elle se construit dans le rapport à l’autre et la recherche d’une harmonie commune. Ce que montre le caractère 仁 ren formé du radical de l’homme et du chiffre deux, vertu fondamentale du confucianisme que l’on pourrait traduire par « bienveillance » ou « sens de l’humain ». Un but jamais atteint, un « pôle vers lequel tendre à l’infini[1] »

« Le style, c’est l’homme même », écrit Buffon. Dans ce court extrait du 三字經 Sanzijing, je vois ces vieux chinois aux gestes lents, aux caractères bien trempés et pétillants de jeunesse et les jeunes qu’ils ont été, traçant inlassablement des lignes de caractères sur leurs petits cahiers. J’ai toujours profondément apprécié ce 仁 ren, chez mes amis Chinois ou Taïwanais, ce sens de l’autre, cette gentillesse et cette jovialité si particulières qui font incontestablement la pâte chinoise. C’est cette attention particulière portée à l’effort sur soi et à la perfection de soi qui fait de la civilisation chinoise une grande civilisation.


[1] Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p.69

L’histoire du boucher Ting, sûrement l’une des plus célèbres et des plus commentées du Zhuangzi, propose une théorie de la connaissance, non pas livresque mais comme savoir-faire, un gongfu 功夫. L’activité est la conséquence d’habitudes précises acquises au cours du temps et mis en pratique de manière spontanée.

莊子-庖丁解牛庖為文惠君解牛,手之所觸,肩之所倚,足之所履,膝之所踦,砉然嚮然,奏刀騞然,莫不中音。合於桑林之舞,乃中經首之會。

文惠君曰:「嘻,善哉!技蓋至此乎?」

庖丁釋刀,對曰:「臣之所好者道也,進乎技矣。始臣之解牛之時,所見無非全牛者。三年之后,未嘗見全牛也,方今之時,臣以神遇而不以目視,官知止而神欲行。依乎天理,批大郤,導大窾,因其固然。技經肯綮之未嘗,而況大軱乎!

良庖歲更刀,割也;族庖月更刀,折也。今臣之刀十九年矣,所解數千牛矣,而刀刃若新發於硎。彼節者有閒,而刀刃者無厚,以無厚入有閒,恢恢乎其於游刃必有餘地矣,是以十九年而刀刃若新發於硎。雖然,每至於族,吾見其難為,怵然為戒,視為止,行為遲。動刀甚微,謋然已解,如土委地。提刀而立,為之四顧,為之躊躇滿志,善刀而藏之。」

文惠君曰:「善哉!吾聞庖丁之言,得養生焉。」

« Le cuisinier Ting dépeçait un boeuf pour le prince Wen-Houei. On entendait des houa quand il empoignait de la main l’animal, qu’il retenait sa masse de l’épaule et que, la jambe arcboutée, du genou l’immobilisait un instant. On entendait des houa quand son couteau frappait en cadence, comme s’il eût exécuté l’antique danse du Bosquet ou le vieux rythme de la Tête de Lynx.

_ C’est admirable ! s’exclama le prince, je n’aurais jamais imaginé pareille technique !

Le cuisinier posa son couteau et répondit : Ce qui intéresse votre serviteur, c’est le fonctionnement des choses, non la simple technique. Quand j’ai commencé à pratiquer mon métier, je voyais tout le boeuf devant moi. Trois ans plus tard, je n’en voyais plus que des parties. Aujourd’hui, je le trouve par l’esprit sans plus le voir de mes yeux. Mes sens n’interviennent plus, mon esprit agit comme il l’entend et suit de lui-même les linéaments du boeuf. Lorsque ma lame tranche et disjoint, elle suit les failles et les fentes qui s’offrent à elle. Elle ne touche ni aux veines, ni aux tendons, ni à l’enveloppe des os, ni bien sûr à l’os même.

[Un bon boucher use un couteau par an parce qu’il ne découpe que la chair. Un boucher use un couteau par mois parce qu’il le brise sur les os. Le même couteau m’a servi depuis dix-neuf ans. Il a dépecé plusieurs milliers de boeufs et son tranchant paraît toujours comme s’il était aiguisé de neuf. À vrai dire, les jointures des os contiennent des interstices et le tranchant du couteau n’a pas d’épaisseur. Celui qui sait enfoncer le tranchant très mince dans ces interstices manie son couteau avec aisance parce qu’il opère dans les endroits vides. C’est pourquoi je me sers de mon couteau depuis dix-neuf ans et son tranchant paraît toujours comme s’il était aiguisé de neuf.]

Quand je rencontre une articulation, je repère le point difficile, je le fixe du regard et, agissant avec une prudence extrême, lentement, je découpe. Sous l’action délicate de la lame, les parties se séparent avec un houo léger comme celui d’un peu de terre que l’on pose sur le sol. Mon couteau à la main, je me redresse, je regarde autour de moi, amusé et satisfait, et après avoir nettoyé la lame, je le remets dans le fourreau.

*_ Excellent, dit le prince Wen-Houei. En entendant ce que dit le cuisinier Ting, je comprends ce que signifie conserver son principe vital[1]. »*


Le Prince va tout d’abord s’émerveiller de cette adresse de l’artisan, de sa maîtrise absolue du geste technique, de la beauté de cette danse rythmée. Le boucher lui répondra naturellement, avec le naturel et la précision que lui confère l’expérience : la technique n’est qu’un moyen pourvu que l’on saisisse d’instinct « le fonctionnement des choses »[2] ,

Si la technique peut s’expliquer, le sens ne se laisse pas saisir par le langage. Il n’y a des choses qui ne s’expliquent qu’en se montrant et qui ne se découvrent qu’en les pratiquant. Mais ici, Zhuangzi va au delà du proverbe voulant que c’est en forgeant que l’on devient forgeron. Pour Zhuangzi, le langage ne peut pas nous éclairer sur la véritable nature des choses : il n’est qu’un découpage arbitraire de la réalité[3]. Le langage pose la réalité (實 shi) en même temps qu’il lui donne un nom (名 ming). Alors que peut-on savoir si les écrits ne valent pas plus que la parole ? Les hommes oublient l’esprit des choses comme les poissons oublient l’eau. On peut retrouver le naturel, ce qu’est donné notamment par l’artisanat comme pratique à la fois physique et spirituelle : partir d’un donné originel (古 gu), développer sa nature (性 xing) et rejoindre son destin (命 ming)

Cet apprentissage demande une longue répétition, s’intègre petit à petit et s’appuie sur certains paliers. Jean-François Billeter utilise l’exemple de celui qui apprend à faire du vélo. Entre le moment où je vais essayer de trouver comment faire et le moment où je sais comment faire, il y a le passage imperceptible d’un état de conscience, à un état d’inconscience, un « changement de régime[4] ». Ensuite, le cycliste peut apprendre à lâcher une main, puis deux, se jouer de l’équilibre et faire de l’acrobatie, il finira par faire sans savoir, par agir spontanément (自然 ziran) en développant une perception de plus en plus fine et aboutie de ses actions. Voilà pourquoi le couteau du boucher est toujours aussi tranchant après 19 ans : en ayant une connaissance fine de son art acquise par l’habitude (on dira « le métier »), il peut se mouvoir librement : il a trouvé une Voie.

On peut dire qu’il y a sous cette liberté apparente un certain déterminisme. La boucher peut-il faire ce qu’il veut ? Assurément non, sinon il serait comme ce mauvais boucher qui brise un couteau par mois sur les os des bœufs. La connaissance (de la Voie) n’est pas une connaissance spéculative, mais une pratique, et cette pratique est conditionnée par un besoin de retrouver la nécessité des choses, un substrat oublié. Le prince Wen-Houei assiste étonné à un spectacle dont il ne peut que percevoir qu’une infime partie. Le geste épuré du boucher n’est un geste libre que parce le couteau se ménage un chemin dans de minuscules interstices qui « lui sont offerts ». Il est intéressant de noter le ralentissement soudain avant une difficulté lui permettant de la surmonter pour trouver l’endroit où la résistance sera moindre.

Lorsqu’il rencontre une difficulté, il « fait le vide ». Comme l’écrit Bergson, la répétition d’un même effort crée l’habitude et l’habitude passe de la mémoire au corps. L’habitude une fois prise « ne porte aucune marque sur elle qui trahisse ses origines et la classe dans le passé; elle fait parue de mon présent au même titre que mon habitude de marcher ou d’écrire; elle est vécue, elle est “agie“, plutôt qu’elle n’est représentée; – je pourrais la croire innée, s’il ne me plaisait d’évoquer en même temps, comme autant de représentations, les lectures successives qui m’ont servi à l’apprendre. » La voie proposée par Zhuangzi est de faire confiance au corps plutôt qu’à l’esprit. La maîtrise du geste implique une intelligence du corps. Lorsque je dois écrire un caractère chinois que j’ai oublié, deux solutions s’offrent à moi : ou bien faire un effort conscient pour me souvenir de ce qui le compose, ou alors faire le vide pour laisser ma main agir.

« L’acte spontané est supérieur à l’acte intentionnel, en ce que, mobilisant toutes les capacités qui sont en nous et se pliant de façon naturelle aux exigences du milieu et des circonstances, il échappe aux erreurs de l’intellect, lequel se trouve tributaire de supputations aléatoires et bridé par toutes sortes de préjugés.[5] » Ce texte nous enseigne quelque chose que nous pouvons vérifier quotidiennement pour peu que nous soyons exercés. Il faut avant tout se réapproprier son corps et laisser parler notre spontanéité qui n’est ni plus ni moins qu’un autre registre d’activité. « C’est ainsi que naît la conscience spectatrice qui assiste émerveillée et muette à l’activité du corps.[6] »

Bibliographie :

JF. Billeter, Leçons sur Zhuangzi, ed. Allia, 2003
A. Cheng, Histoire de la Pensée chinoise, Seuil, 1997
Jean Levi, Les Leçons sur Tchouang-tseu et les Etudes sur Tchouang-tseu de Jean-François Billeter


[1] La traduction du texte est de Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, p.15-16. Celle entre crochets […] est de Liou Kia-Hway, Tchouang-tseu, p. 46-47. Celle entre astérisques *…* est une traduction libre.
[2] Ce que d’autres comme Anne Cheng, ont traduit par le dao 道.
[3] (Zhuangzi-Benveniste 1-0)
[4] Jean-François Billeter, Leçons sur Zhuangzi, p.41
[5] Jean Levi, Les Leçons sur Tchouang-tseu et les Etudes sur Tchouang-tseu de Jean-François Billeter
[6] Jean-François Billeter, Un paragigme, 3, 11

Zufferey - La pensée des chinoisIl est parfois un peu difficile au néophyte de s’orienter dans le monde chinois et plus particulièrement dans le monde des idées chinoises. Tout le monde a entendu parler de Confucius, de Lao Tseu, du taoïsme. Peut-on parler de philosophie chinoise ? D’où vient l’écriture chinoise ?

Les ouvrages de référence sur la Chine ne manquent pas, parmi d’autres ceux de Marcel Granet, Simon Leys, Jacques Gernet, René Grousset, François Cheng, Anne Cheng, François Jullien ou Jean-François Billeter font partie de toute bibliothèque chinoise ou asiatique qui se respecte à côté de Lu Xun, Lao She ou Lin Yutang.

J’ai beaucoup aimé ce livre de Nicolas Zufferey pour sa clarté et sa concision. Partant du principe que « connaître la pensée de la Chine ancienne permet de comprendre la Chine d’aujourd’hui », l’auteur nous donne de multiples clefs pour comprendre la Chine ancienne et dresse un portrait assez exhaustif des différents mouvements de pensée qui aujourd’hui encore influencent profondément le monde chinois.

Un ouvrage à mettre entre toutes les mains !

Nicolas Zufferey est professeur à l’université de Genève. Il est spécialiste notamment du confucianisme ancien, de l’histoire de la dynastie Han ainsi que de l’histoire du confucianisme au XXe siècle.

2013snake1Le dragon s’en est allé. Nous sommes entrés depuis quelques jours dans l’année du serpent, placé cette année sous le signe de l’eau. S’il est le symbole du mal et de la Chute en occident (Adam et Eve en ont fait les frais), le serpent n’est pas aussi mal considéré dans la culture chinoise. Animal à dominante yin, il est réputé pour sa sagesse, sa droiture, son honnêteté, sa sagacité et sa persévérance. C’est aussi un penseur profond, voir génial. En société un séducteur, magnétique et charmant. Peu loquace, il cache derrière un silence apparent une grande tension intérieure. Une certaine méfiance.

En bref, un serpent peut être un bon copain, un peu obsessionnel mais fin stratège et bon conseiller. Alors bonne année du serpent ! Sauf pour les cochons, selon l’astrologie chinoise, ça devrait être leur fête…