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Cycle élémentsLa cosmologie chinoise définit plusieurs éléments fondamentaux, ou « phases » 行 xing – le caractère 行 désigne quelque chose qui marche, agit, circule. Ces cing éléments 五行 wuxing sont : le bois 木 mu, le feu 火 huo, la terre 土 tu, le métal 金 jin et l’eau 水 shui. Le Livre des Documents (書經) rapporte :

「一、五行:一曰水, 二曰火, 三曰木, 四曰金, 五曰土。
水曰潤下,火曰炎上,木曰曲直,金曰從革,土爰稼穡。
潤下作鹹,炎上作苦,曲直作酸,從革作辛,稼穡作甘。」

« Les cinq agents sont : eau, feu, bois, métal, terre.

Il est dans la nature de l’eau d’humidifier et de couler vers le bas; dans celle du feu de brûler et de s’élever dans les airs; d’en celle du bois d’être courbé et redressé; dans celle du métal d’être ductile et d’accepter la forme qu’on lui donne; dans celle de la terre de se prêter à la culture et à la moisson.

L’eau qui humidifie et coule vers le bas devient salée; le feu qui brûle et s’élève devient amer; le bois courbé et redressé, devient acide; le métal qui change de forme dans sa ductilité, devient âcre; la terre, en étant cultivée, prend une saveur douce.[1]« 

Cette doctrine aura une importance considérable une fois mise en relation avec le système du yinyang 陰陽 et le principe efficient de toute chose, le qi 氣. Tous les éléments de l’univers se réunissent sous ces cinq catégories et se répartissent selon un cycle d’engendrement (生 sheng1) ou de domination (勝 sheng4) [2] :

Cycle d'engendrement

Cycle de domination

Conçues d’abord comme des substances naturelles caractérisant le monde réel, les « Cinq phases » prendront à la fin des Royaumes Combattants une forme cyclique plus dynamique. En les conjuguant avec le qi , principe de toute chose et les deux souffles primordiaux du yin 陰 et du yang 陽, elles finiront par former une véritable cosmologie. Ces wuxing auront une grande importance dans les pratiques divinatoires, le fengshui ou la médecine. On les retrouve d’ailleurs aujourd’hui dans les almanach populaires.

Cette théorie connaîtra une application politique notamment sous l’influence de Zou Yan qui introduira la notion de domination (勝) pour justifier la succession dynastique. Aux Zhou placés sous le signe du feu succèdera le souverain de Qin qui justifiera ses politiques répressives d’inspiration légiste en plaçant son régime sous le signe de l’eau et en prenant la couleur noire (voir tableau du cycle de domination ci-dessus). L’inhumanité de l’empereur Qin tirerait sa légitimité de sa concordance avec sa position dans le cycle de domination et d’engendrement. Sympa non ?

Cycle des dynasties

À ces cinq phases correspondront les directions, les saisons, les couleurs, des animaux mythiques, les vertus confucéennes, et les viscères. En rassemblant sous cinq catégories une grande diversité de phénomènes, il deviendra possible d’établir des liens entre macrocosme et microcosme, de rejoindre la terre, l’homme et le ciel. Cela donnera lieu à tout un champ d’études, les wuxingxue 五行學 qui connaîtra un certain épanouissement sous la dynastie Han.

Cosmologie chinoise - Tableau des éléments

Pour ceux qui voudraient compléter cette petite introduction par quelques lectures, Anne Cheng reste une référence incontournable[3] !


[1] Trad. Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p. 257
[2] Nicolas Zufferey, La pensée des chinois, p. 229
[3] La pensée chinoise, chapitre 10, p.255-258

氣La pensée occidentale a du mal à classer dans ses catégories la pensée chinoise qui cherche précisément à y échapper. Avoir ou ne pas avoir l’être, telle est la question. En chinois, le mot de « pensée » ou de « philosophie » désignant une discipline spécifique n’existe pas. Le terme de 哲學 zhexue a été créé au XIXe siècle au Japon et désigne par tetsugaku la philosophie occidentale et non pas la pensée chinoise. Les nombreuses écoles dans la Chine ancienne montrent que si les chinois n’ont pas pensé comme nous, ils possèdent une solide tradition intellectuelle qui nous fascine aujourd’hui.

Les penseurs chinois ne se sont pas désignés sous le nom de « philosophes ». Confucius se voyait comme un moraliste et un pédagogue, Mencius comme un moraliste ou un conseiller politique. La réflexion philosophique a essentiellement une utilité pratique et se met au service du politique. L’intellectuel, qui a surtout eu un statut de lettré-fonctionnaire à l’ère impériale est le plus souvent un conseiller du Prince. Si l’on parle d’écoles de pensée dans la Chine ancienne (confucianiste, taoïste ou légiste), il s’agit davantage de courants définis à posteriori par des compilateurs.

C’est déjà un problème de langage. Le chinois classique est beaucoup moins figé dans des catégories grammaticales que les langues européennes. Également, les chinois n’ont pas cherché à doter leur réflexion de termes spécifiques. En chinois classique, des termes comme 道 dao, yin, yang ou 氣 qi sont fondamentaux mais on les retrouve aussi dans d’autres contextes. La langue classique est extrêmement riche, concise et les caractères sont souvent polysémiques. Les sujets sont souvent omis et la ponctuation absente des textes traditionnels. Les textes chinois ne se lisent pas d’une manière linéaire mais par résonance, d’où l’importance accordée au par coeur et à la pratique constante des mêmes textes (Anne Cheng parle de trame).

On ne peut pas parler de cloisonnement de la pensée. Les textes philosophiques chinois appartiennent à plusieurs genres différents. Par exemple les 5 classiques, les textes fondateurs du confucianisme, qui consistent en un recueil de poèmes (詩經 shijing), un recueil de documents historiques (書經 shujing), un manuel de divination (易經 yijing), une chronologie historique (春秋 chunqiu) et un livre de rituels (禮記 liji). Le recours à la poésie ou à la peinture permettra de transmettre d’une manière profonde un contenu philosophique. Les poèmes de Wang Wei (701-761) ici et ici en sont un exemple. Il ne faut pas oublier que l’écriture chinoise est d’origine divinatoire et que les sinogrammes qui renvoient aux choses sont aussi des choses : la pensée chinoise « s’inscrit dans le réel au lieu de s’y superposer » ! (Cheng, 1997, p.35)

Si la Chine est l’autre pôle de l’expérience humaine, il faut donc essayer de se défaire de ses catégories pour pouvoir l’appréhender dans toute sa beauté et sa complexité. En effet, on ne peut pas comprendre la mentalité chinoise et plus encore la mentalité taïwanaise sans faire référence, d’une manière ou d’une autre à leurs traditions.

Même si on a parfois de la peine à les retrouver dans les immenses buildings de Shanghai, elles restent comme un substrat dans l’humanité du peuple chinois, cette humanité sévèrement touchée par les égarements maoïstes mais que j’ai trouvée chez les shanghaiens du quotidien et sous une forme un peu différente chez mes amis taïwanais. Si cela est moins visible en Chine, la société taïwanaise reste assez enracinée et imprégnée à la fois de spiritualité et de riches traditions.

Mon interrogation est assez concrète et part de mon expérience du quotidien. D’où viennent les traditions que j’observe ici ? Dans quelles conceptions ou visions du monde s’enracinent t’elles ? Elle poursuit également un objectif interculturel : dans un monde global, comment peut-on entrer en dialogue avec la mentalité chinoise sans la dénaturer, sans lui imposer paresseusement nos propres catégories ou sans tomber dans un certain exotisme idéaliste assez superficiel ?

C’est ce que je me propose de faire ici sous forme de petite notes de synthèse. Le moyen pour moi de renouveler un peu ce blog, et de vous faire partager mes lectures en m’obligeant à une certaine rigueur !

Qui ne parle pas chinois peut s’exprimer en 啊aaa et se faire comprendre du premier autochtone venu. Exercice pratique :

  • Exprimez la surprise (啊 !),
  • l’interrogation, sourcil froncé (啊 ?),
  • le mécontentement (啊…),
  • l’hilarité (啊啊 !),
  • la compréhension fulgurante d’un concept (啊,我明白了 ! Aaah, wo mingbai [1] le, Eurêka, j’ai trouvé / Bon sang mais c’est bien sur !
  • L’affirmation ou la confirmation de quelque chose (啊!?!)
  • La joie (啊,我吃饱了 ! aaah, wo chi bao le ! Ben mon vieux, j’ai bien mangé !)
  • La colère interrogative, prendre un accent guttural (啊 ?)
  • La compassion envers un être souffrant (啊…)

Dans une prochaine rubrique, je vous ferai la liste des onomatopées chinoises qui sont légion et d’autant plus drôles qu’elles s’écrivent idéographiquement.


[1] Prononcer “minngbaille”

En passant dans les rues, surtout dans des provinces un peu reculées de Chine Pop’,  vous n’échapperez pas au regard indigène [1], qu’il soit étonné ou fasciné, neutre, curieux, intrigué, suspicieux, joyeux ou bienveillant.

老外 est un terme formé de deux notions : 老, lao signifiant vieux ; 外, wai signifiant extérieur, étranger. Mais cela ne veut pas dire pour autant que tous les étrangers sont grabataires. 老lao est un terme utilisé comme une marque de respect, comme dans le mot 老师laoshi, professeur ou 老朋友 laopengyou (voir pengyou), vieil ami,indiquant que l’étranger est celui que, comme l’ami ou le vieillard l’on doit traiter avec bienveillance, respect et humanité. 老外 peut désigner aussi une personne « qui ne maitrise pas ou est étranger à une technique » et alors prendre le sens de béotien, de gringo [2]. Alors, être un 老外, c’est sympa ou non ? Les experts ferraillent désespérément et n’ont à ce jour pas réussi à trancher cette question. Moi non plus.

Pour moi, ça serait un terme plutôt rigolo, un peu quand vous regardez votre petit cousin de un an et demi se battre avec ses cubes pour construire une tour. Il est un peu pataud, sa main n’est pas encore très exercée… et vous le laissez faire avec amusement ! En ce sens le 老外 pourrait être celui qui ne lit pas les idéogrammes, et se fait pigeonner allègrement lorsqu’il va négocier au marché (voir 美国人, meiguoren), prend des cours de taichi pour faire comme Li Mubaiavec son épée lorsqu’il se bat contre Jade la Hyène dans Tigres et Dragons, tient ses baguettes comme des cotons-tiges et bien entendu, ne parle pas chinois ou le prononce avec un accent qui ferait hurler un chien à la mort.

L’autre jour, j’étais avec une copine chinoise dans le bus et on regardait un dessin animé stupide. Voyant que je plissais les yeux pour lire les sous-titres comme un inuit qui aurait perdu ses lunettes, un type lui demanda : « 老外听得懂吗 ? » soit « Laowai tingdedong ma ? » Ce qui voudrait dire littéralement dans la langue de Confucius : le vieil extérieur entend – particule structurelle utilisée après un verbe pour exprimer le degré ou la possibilité – comprendre, particule de question ? Ou alors l’ami étranger comprend-il le chinois ? Ou encore le gringo comprend ou pas ? Parfois, 老外 peut-être proche de la notion de 笨蛋 (voir Bendan) ou de celle d’ignorance crasse.

« 他不明白中国文化 », « Ta bu mingbai Zhongguo wenhua », il ne comprend rien à la culture chinoise. C’est par exemple quelqu’un qui plante verticalement ses baguettes dans son bol de riz (ce qui rappelle l’encens pour les cérémonies funèbres et constitue une grave offense), qui engueule son chauffeur parce qu’il a raté un tournant (voir脸lian) ou qui ne se privera pas de crier haut et fort que la civilisation européenne détient la vérité parce qu’elle a accouché des droits de l’homme et que les politiques chinois sont des tanches dans la gestion de leurs affaires intérieures. C’est celui qui refusera un 干杯 (voir ganbei), esquissera une moue dégoûtée au moindre jet de salive urbain, sucrera son thé, ou dira qu’il adore le saké et que le kimono est un vêtement magnifique [3]. Bref, le meilleur moyen pour passer pour un 笨蛋 (voir bendan), ne pas se faire de 朋友 (voir pengyou), et perdre la 脸 (voir lian).

En bref, le 老外, c’est vous, c’est moi, Gary Cooper ou Ingrid Bergman. Notre savoir-vivre tel qu’il a été enseigné par les plus grands dandys n’a plus cours dans l’Empire du Milieu ! Il va falloir vous y faire…


[1] Terme à ne pas prendre au sens actuel, colonial et péjoratif, mais dans son sens premier, à savoir « qui est né dans le pays dont il est question », (Petit Robert 2008)

[2] D’où cette phrase fameuse : 哦老外, 你的咖啡好不好 ? O laowai, nide kafei hao-bu-hao ? Hé gringo, il est bon ton café ?

[3] Pour info, les 中国人, zhongguoren, les chinois et les 日本人, ribenren, les japonais ne sont pas vraiment 朋友 (voir pengyou) au sens fort du terme.

你好!Voici l’occasion de remettre au goût du jour une série commencée lorsque je vivais à Shanghai, visant à partager à mes compatriotes certaines notions communes touchant de près l’art de vivre et les mœurs chinois…

L’oreille du néophyte est toujours à la traîne. Avec l’habitude, elle finit cependant par saisir quelques mots qui détonnent comme un coup de canon et procurent l’agréable satisfaction d’être devenu un peu moins bête. Ce petit glossaire des concepts utilisés fréquemment en Chinoisie a pour fin de vous aider à vous repérer dans les méandres de la culture chinoise, des fois qu’il vous prendrait l’envie d’y faire un tour…

N’étant pas un type organisé, j’ai préféré l’ordre anarchique à celui alphabétique, que les scientifiques m’excusent.