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Idées

La nouvelle est tombée fin août : Taïwan serait devenue la destination préférée des expatriés ! Cette petite île au large de la si vaste Chine, méconnue, voire seulement connue des européens pour ses objets en plastoque « Made in Taïwan » a beaucoup changé, et souffre de son isolement sur le plan international. En conséquence, le gouvernement et la population toute entière se sont lancés dans une politique de softpower qui porte ses fruits, on ne peut que s’en réjouir.

Yangming Shan (crédits Expedia.fr)

Le fait que Taïwan soit un endroit où il fait bon vivre ne date pas de la colonisation japonaise puisque le nom « isla formosa » donné par les navigateurs portugais au XVIe siècle veut dire « île de beauté ». Il faut dire qu’elle ne vole pas son nom : des dizaines d’itinéraires à partir de Taipei vous permettront de le découvrir. Après vingt minutes de bus à partir de la gare centrale, le promeneur, le marcheur ou le cycliste pourra s’offrir une suée salutaire dans les montagnes, découvrir des paysages à couper le souffle comme sur le 桃源谷 Taoyuan Gu ou les chemins de 陽明山 YangMing Shan et évidemment, en sortant de Taipei, aller partout où il pourra, notamment sur l’île de la Tortue, l’île des Orchidées, les montagnes de Taroko du côté de Hualien. Il pourra aussi 環島 huandao, c’est à dire faire le tour de l’île en train, en scooter, à pied, à cheval ou en voiture en descendant jusqu’au parc national de Kenting 墾丁國家公園 Kenting Guojia Gongyuan et en remontant par 屏東 Pingtung. 

Taïwan, de par sa localisation géographique, est un creuset mêlant diverses influences, austronésiennes, japonaises, chinoises notamment, aujourd’hui de plus en plus américaine. Durant ses cinquante ans colonisation, le Japon a profondément et durablement marqué le paysage (infrastructures routières, ferroviaires) et le caractère des taïwanais. Les liens avec le Japon ont demeuré et je pense que l’on peut considérer Taïwan comme le distributeur-tamis de l’influence japonaise en Chine. Cette intuition reste à étayer ! Habitant alors Hualien, j’avais croisé des cars de japonais ayant habité là avant 1945 et revenant avec émotion sur les lieux de leur enfance. Les taïwanais, à la différence des chinois continentaux, aiment en général plutôt bien les japonais qui ont aménagé les sources d’eau chaudes en bains pour notre plus grand bonheur.

 

Le principal mode de déplacement reste le scooter. Il est facile de s’en procurer un d’occasion (attention à la qualité), d’en louer un lorsqu’on se déplace ou d’en acheter un neuf si on choisit d’investir. Suite à de nombreux abus de la part des touristes étrangers, il est devenu un peu plus difficile d’en louer sans permis international ou – mieux – permis taïwanais, que je vous engage fortement à passer si vous y restez quelques temps. Ce n’est pas cher, il y a deux épreuves : une théorique que vous pouvez passer en anglais, et une pratique à savoir un petit parcours santé en « U ». Cela vous simplifiera la vie et vous permettra de ne plus avoir de sueurs froides lorsque vous passerez devant un groupe de policiers de la route ! Plus on descend dans le Sud, plus la conduite est aléatoire, alors la prudence doit rester de mise. Les accidents sont fréquents (le conducteur qui ouvre sa portière sans regarder, etc.) et souvent tragiques. J’ai déjà eu l’occasion d’écrire là dessus, conduire à Taipei n’est pas une mince affaire !

Mais que serait Taïwan sans les taïwanais ? Elle perdrait assurément de son charme. Sans rentrer dans les détails, je me contenterai des stéréotypes et de mes propres réflexions. Lorsque je suis arrivé à Hualien enseigner le français, j’ai eu beaucoup de mal à fraterniser avec mes étudiants que j’ai trouvé au départ très timides voire craintifs. En début d’année, les activités « brise-glace » étaient absolument nécessaires pour qu’ils puissent vaincre cette timidité et se faire des amis. Habitué aux chinois de Chine plus directs, je trouvais mes étudiants excessivement polis, parfois à l’excès, et assez surprenants. J’avoue que cela m’a agacé un certain temps jusqu’à ce que je comprenne que c’était une manifestation de leur délicatesse et de leur prudence dans les relations sociales. Les premiers mois, j’ai donc été très seul, et ai assez douloureusement fini par comprendre ce que le renard dit au Petit Prince sur la signification du mot « apprivoiser ». Se faire de vrais amis prend du temps, mais lorsqu’un taïwanais s’investit dans une relation, c’est pour la vie. Et ça, c’est sans doute le bien le plus précieux au monde.

Bref, je pourrais déblatérer une heure sur les bienfaits de Taïwan. C’est une belle île, mais par pitié ne la salopez pas et ne salopez pas les gens qui y vivent en leur important des coutumes d’occident détestables, faisant de l’activisme politique, impérialisme capitaliste, boboïsme moralisateur, « enrichissement culturel » à sens unique et compagnie…  Les taïwanais ont tellement à nous apprendre ! Il y a un mot pour cela : 入境隨俗 rujingsuisu : à Taïwan, fais comme les taïwanais !

 

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L’histoire du boucher Ting, sûrement l’une des plus célèbres et des plus commentées du Zhuangzi, propose une théorie de la connaissance, non pas livresque mais comme savoir-faire, un gongfu 功夫. L’activité est la conséquence d’habitudes précises acquises au cours du temps et mis en pratique de manière spontanée.

莊子-庖丁解牛庖為文惠君解牛,手之所觸,肩之所倚,足之所履,膝之所踦,砉然嚮然,奏刀騞然,莫不中音。合於桑林之舞,乃中經首之會。

文惠君曰:「嘻,善哉!技蓋至此乎?」

庖丁釋刀,對曰:「臣之所好者道也,進乎技矣。始臣之解牛之時,所見無非全牛者。三年之后,未嘗見全牛也,方今之時,臣以神遇而不以目視,官知止而神欲行。依乎天理,批大郤,導大窾,因其固然。技經肯綮之未嘗,而況大軱乎!

良庖歲更刀,割也;族庖月更刀,折也。今臣之刀十九年矣,所解數千牛矣,而刀刃若新發於硎。彼節者有閒,而刀刃者無厚,以無厚入有閒,恢恢乎其於游刃必有餘地矣,是以十九年而刀刃若新發於硎。雖然,每至於族,吾見其難為,怵然為戒,視為止,行為遲。動刀甚微,謋然已解,如土委地。提刀而立,為之四顧,為之躊躇滿志,善刀而藏之。」

文惠君曰:「善哉!吾聞庖丁之言,得養生焉。」

« Le cuisinier Ting dépeçait un boeuf pour le prince Wen-Houei. On entendait des houa quand il empoignait de la main l’animal, qu’il retenait sa masse de l’épaule et que, la jambe arcboutée, du genou l’immobilisait un instant. On entendait des houa quand son couteau frappait en cadence, comme s’il eût exécuté l’antique danse du Bosquet ou le vieux rythme de la Tête de Lynx.

_ C’est admirable ! s’exclama le prince, je n’aurais jamais imaginé pareille technique !

Le cuisinier posa son couteau et répondit : Ce qui intéresse votre serviteur, c’est le fonctionnement des choses, non la simple technique. Quand j’ai commencé à pratiquer mon métier, je voyais tout le boeuf devant moi. Trois ans plus tard, je n’en voyais plus que des parties. Aujourd’hui, je le trouve par l’esprit sans plus le voir de mes yeux. Mes sens n’interviennent plus, mon esprit agit comme il l’entend et suit de lui-même les linéaments du boeuf. Lorsque ma lame tranche et disjoint, elle suit les failles et les fentes qui s’offrent à elle. Elle ne touche ni aux veines, ni aux tendons, ni à l’enveloppe des os, ni bien sûr à l’os même.

[Un bon boucher use un couteau par an parce qu’il ne découpe que la chair. Un boucher use un couteau par mois parce qu’il le brise sur les os. Le même couteau m’a servi depuis dix-neuf ans. Il a dépecé plusieurs milliers de boeufs et son tranchant paraît toujours comme s’il était aiguisé de neuf. À vrai dire, les jointures des os contiennent des interstices et le tranchant du couteau n’a pas d’épaisseur. Celui qui sait enfoncer le tranchant très mince dans ces interstices manie son couteau avec aisance parce qu’il opère dans les endroits vides. C’est pourquoi je me sers de mon couteau depuis dix-neuf ans et son tranchant paraît toujours comme s’il était aiguisé de neuf.]

Quand je rencontre une articulation, je repère le point difficile, je le fixe du regard et, agissant avec une prudence extrême, lentement, je découpe. Sous l’action délicate de la lame, les parties se séparent avec un houo léger comme celui d’un peu de terre que l’on pose sur le sol. Mon couteau à la main, je me redresse, je regarde autour de moi, amusé et satisfait, et après avoir nettoyé la lame, je le remets dans le fourreau.

*_ Excellent, dit le prince Wen-Houei. En entendant ce que dit le cuisinier Ting, je comprends ce que signifie conserver son principe vital[1]. »*


Le Prince va tout d’abord s’émerveiller de cette adresse de l’artisan, de sa maîtrise absolue du geste technique, de la beauté de cette danse rythmée. Le boucher lui répondra naturellement, avec le naturel et la précision que lui confère l’expérience : la technique n’est qu’un moyen pourvu que l’on saisisse d’instinct « le fonctionnement des choses »[2] ,

Si la technique peut s’expliquer, le sens ne se laisse pas saisir par le langage. Il n’y a des choses qui ne s’expliquent qu’en se montrant et qui ne se découvrent qu’en les pratiquant. Mais ici, Zhuangzi va au delà du proverbe voulant que c’est en forgeant que l’on devient forgeron. Pour Zhuangzi, le langage ne peut pas nous éclairer sur la véritable nature des choses : il n’est qu’un découpage arbitraire de la réalité[3]. Le langage pose la réalité (實 shi) en même temps qu’il lui donne un nom (名 ming). Alors que peut-on savoir si les écrits ne valent pas plus que la parole ? Les hommes oublient l’esprit des choses comme les poissons oublient l’eau. On peut retrouver le naturel, ce qu’est donné notamment par l’artisanat comme pratique à la fois physique et spirituelle : partir d’un donné originel (古 gu), développer sa nature (性 xing) et rejoindre son destin (命 ming)

Cet apprentissage demande une longue répétition, s’intègre petit à petit et s’appuie sur certains paliers. Jean-François Billeter utilise l’exemple de celui qui apprend à faire du vélo. Entre le moment où je vais essayer de trouver comment faire et le moment où je sais comment faire, il y a le passage imperceptible d’un état de conscience, à un état d’inconscience, un « changement de régime[4] ». Ensuite, le cycliste peut apprendre à lâcher une main, puis deux, se jouer de l’équilibre et faire de l’acrobatie, il finira par faire sans savoir, par agir spontanément (自然 ziran) en développant une perception de plus en plus fine et aboutie de ses actions. Voilà pourquoi le couteau du boucher est toujours aussi tranchant après 19 ans : en ayant une connaissance fine de son art acquise par l’habitude (on dira « le métier »), il peut se mouvoir librement : il a trouvé une Voie.

On peut dire qu’il y a sous cette liberté apparente un certain déterminisme. La boucher peut-il faire ce qu’il veut ? Assurément non, sinon il serait comme ce mauvais boucher qui brise un couteau par mois sur les os des bœufs. La connaissance (de la Voie) n’est pas une connaissance spéculative, mais une pratique, et cette pratique est conditionnée par un besoin de retrouver la nécessité des choses, un substrat oublié. Le prince Wen-Houei assiste étonné à un spectacle dont il ne peut que percevoir qu’une infime partie. Le geste épuré du boucher n’est un geste libre que parce le couteau se ménage un chemin dans de minuscules interstices qui « lui sont offerts ». Il est intéressant de noter le ralentissement soudain avant une difficulté lui permettant de la surmonter pour trouver l’endroit où la résistance sera moindre.

Lorsqu’il rencontre une difficulté, il « fait le vide ». Comme l’écrit Bergson, la répétition d’un même effort crée l’habitude et l’habitude passe de la mémoire au corps. L’habitude une fois prise « ne porte aucune marque sur elle qui trahisse ses origines et la classe dans le passé; elle fait parue de mon présent au même titre que mon habitude de marcher ou d’écrire; elle est vécue, elle est “agie“, plutôt qu’elle n’est représentée; – je pourrais la croire innée, s’il ne me plaisait d’évoquer en même temps, comme autant de représentations, les lectures successives qui m’ont servi à l’apprendre. » La voie proposée par Zhuangzi est de faire confiance au corps plutôt qu’à l’esprit. La maîtrise du geste implique une intelligence du corps. Lorsque je dois écrire un caractère chinois que j’ai oublié, deux solutions s’offrent à moi : ou bien faire un effort conscient pour me souvenir de ce qui le compose, ou alors faire le vide pour laisser ma main agir.

« L’acte spontané est supérieur à l’acte intentionnel, en ce que, mobilisant toutes les capacités qui sont en nous et se pliant de façon naturelle aux exigences du milieu et des circonstances, il échappe aux erreurs de l’intellect, lequel se trouve tributaire de supputations aléatoires et bridé par toutes sortes de préjugés.[5] » Ce texte nous enseigne quelque chose que nous pouvons vérifier quotidiennement pour peu que nous soyons exercés. Il faut avant tout se réapproprier son corps et laisser parler notre spontanéité qui n’est ni plus ni moins qu’un autre registre d’activité. « C’est ainsi que naît la conscience spectatrice qui assiste émerveillée et muette à l’activité du corps.[6] »

Bibliographie :

JF. Billeter, Leçons sur Zhuangzi, ed. Allia, 2003
A. Cheng, Histoire de la Pensée chinoise, Seuil, 1997
Jean Levi, Les Leçons sur Tchouang-tseu et les Etudes sur Tchouang-tseu de Jean-François Billeter


[1] La traduction du texte est de Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, p.15-16. Celle entre crochets […] est de Liou Kia-Hway, Tchouang-tseu, p. 46-47. Celle entre astérisques *…* est une traduction libre.
[2] Ce que d’autres comme Anne Cheng, ont traduit par le dao 道.
[3] (Zhuangzi-Benveniste 1-0)
[4] Jean-François Billeter, Leçons sur Zhuangzi, p.41
[5] Jean Levi, Les Leçons sur Tchouang-tseu et les Etudes sur Tchouang-tseu de Jean-François Billeter
[6] Jean-François Billeter, Un paragigme, 3, 11

Zufferey - La pensée des chinoisIl est parfois un peu difficile au néophyte de s’orienter dans le monde chinois et plus particulièrement dans le monde des idées chinoises. Tout le monde a entendu parler de Confucius, de Lao Tseu, du taoïsme. Peut-on parler de philosophie chinoise ? D’où vient l’écriture chinoise ?

Les ouvrages de référence sur la Chine ne manquent pas, parmi d’autres ceux de Marcel Granet, Simon Leys, Jacques Gernet, René Grousset, François Cheng, Anne Cheng, François Jullien ou Jean-François Billeter font partie de toute bibliothèque chinoise ou asiatique qui se respecte à côté de Lu Xun, Lao She ou Lin Yutang.

J’ai beaucoup aimé ce livre de Nicolas Zufferey pour sa clarté et sa concision. Partant du principe que « connaître la pensée de la Chine ancienne permet de comprendre la Chine d’aujourd’hui », l’auteur nous donne de multiples clefs pour comprendre la Chine ancienne et dresse un portrait assez exhaustif des différents mouvements de pensée qui aujourd’hui encore influencent profondément le monde chinois.

Un ouvrage à mettre entre toutes les mains !

Nicolas Zufferey est professeur à l’université de Genève. Il est spécialiste notamment du confucianisme ancien, de l’histoire de la dynastie Han ainsi que de l’histoire du confucianisme au XXe siècle.

Cycle élémentsLa cosmologie chinoise définit plusieurs éléments fondamentaux, ou « phases » 行 xing – le caractère 行 désigne quelque chose qui marche, agit, circule. Ces cing éléments 五行 wuxing sont : le bois 木 mu, le feu 火 huo, la terre 土 tu, le métal 金 jin et l’eau 水 shui. Le Livre des Documents (書經) rapporte :

「一、五行:一曰水, 二曰火, 三曰木, 四曰金, 五曰土。
水曰潤下,火曰炎上,木曰曲直,金曰從革,土爰稼穡。
潤下作鹹,炎上作苦,曲直作酸,從革作辛,稼穡作甘。」

« Les cinq agents sont : eau, feu, bois, métal, terre.

Il est dans la nature de l’eau d’humidifier et de couler vers le bas; dans celle du feu de brûler et de s’élever dans les airs; d’en celle du bois d’être courbé et redressé; dans celle du métal d’être ductile et d’accepter la forme qu’on lui donne; dans celle de la terre de se prêter à la culture et à la moisson.

L’eau qui humidifie et coule vers le bas devient salée; le feu qui brûle et s’élève devient amer; le bois courbé et redressé, devient acide; le métal qui change de forme dans sa ductilité, devient âcre; la terre, en étant cultivée, prend une saveur douce.[1]« 

Cette doctrine aura une importance considérable une fois mise en relation avec le système du yinyang 陰陽 et le principe efficient de toute chose, le qi 氣. Tous les éléments de l’univers se réunissent sous ces cinq catégories et se répartissent selon un cycle d’engendrement (生 sheng1) ou de domination (勝 sheng4) [2] :

Cycle d'engendrement

Cycle de domination

Conçues d’abord comme des substances naturelles caractérisant le monde réel, les « Cinq phases » prendront à la fin des Royaumes Combattants une forme cyclique plus dynamique. En les conjuguant avec le qi , principe de toute chose et les deux souffles primordiaux du yin 陰 et du yang 陽, elles finiront par former une véritable cosmologie. Ces wuxing auront une grande importance dans les pratiques divinatoires, le fengshui ou la médecine. On les retrouve d’ailleurs aujourd’hui dans les almanach populaires.

Cette théorie connaîtra une application politique notamment sous l’influence de Zou Yan qui introduira la notion de domination (勝) pour justifier la succession dynastique. Aux Zhou placés sous le signe du feu succèdera le souverain de Qin qui justifiera ses politiques répressives d’inspiration légiste en plaçant son régime sous le signe de l’eau et en prenant la couleur noire (voir tableau du cycle de domination ci-dessus). L’inhumanité de l’empereur Qin tirerait sa légitimité de sa concordance avec sa position dans le cycle de domination et d’engendrement. Sympa non ?

Cycle des dynasties

À ces cinq phases correspondront les directions, les saisons, les couleurs, des animaux mythiques, les vertus confucéennes, et les viscères. En rassemblant sous cinq catégories une grande diversité de phénomènes, il deviendra possible d’établir des liens entre macrocosme et microcosme, de rejoindre la terre, l’homme et le ciel. Cela donnera lieu à tout un champ d’études, les wuxingxue 五行學 qui connaîtra un certain épanouissement sous la dynastie Han.

Cosmologie chinoise - Tableau des éléments

Pour ceux qui voudraient compléter cette petite introduction par quelques lectures, Anne Cheng reste une référence incontournable[3] !


[1] Trad. Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p. 257
[2] Nicolas Zufferey, La pensée des chinois, p. 229
[3] La pensée chinoise, chapitre 10, p.255-258

氣La pensée occidentale a du mal à classer dans ses catégories la pensée chinoise qui cherche précisément à y échapper. Avoir ou ne pas avoir l’être, telle est la question. En chinois, le mot de « pensée » ou de « philosophie » désignant une discipline spécifique n’existe pas. Le terme de 哲學 zhexue a été créé au XIXe siècle au Japon et désigne par tetsugaku la philosophie occidentale et non pas la pensée chinoise. Les nombreuses écoles dans la Chine ancienne montrent que si les chinois n’ont pas pensé comme nous, ils possèdent une solide tradition intellectuelle qui nous fascine aujourd’hui.

Les penseurs chinois ne se sont pas désignés sous le nom de « philosophes ». Confucius se voyait comme un moraliste et un pédagogue, Mencius comme un moraliste ou un conseiller politique. La réflexion philosophique a essentiellement une utilité pratique et se met au service du politique. L’intellectuel, qui a surtout eu un statut de lettré-fonctionnaire à l’ère impériale est le plus souvent un conseiller du Prince. Si l’on parle d’écoles de pensée dans la Chine ancienne (confucianiste, taoïste ou légiste), il s’agit davantage de courants définis à posteriori par des compilateurs.

C’est déjà un problème de langage. Le chinois classique est beaucoup moins figé dans des catégories grammaticales que les langues européennes. Également, les chinois n’ont pas cherché à doter leur réflexion de termes spécifiques. En chinois classique, des termes comme 道 dao, yin, yang ou 氣 qi sont fondamentaux mais on les retrouve aussi dans d’autres contextes. La langue classique est extrêmement riche, concise et les caractères sont souvent polysémiques. Les sujets sont souvent omis et la ponctuation absente des textes traditionnels. Les textes chinois ne se lisent pas d’une manière linéaire mais par résonance, d’où l’importance accordée au par coeur et à la pratique constante des mêmes textes (Anne Cheng parle de trame).

On ne peut pas parler de cloisonnement de la pensée. Les textes philosophiques chinois appartiennent à plusieurs genres différents. Par exemple les 5 classiques, les textes fondateurs du confucianisme, qui consistent en un recueil de poèmes (詩經 shijing), un recueil de documents historiques (書經 shujing), un manuel de divination (易經 yijing), une chronologie historique (春秋 chunqiu) et un livre de rituels (禮記 liji). Le recours à la poésie ou à la peinture permettra de transmettre d’une manière profonde un contenu philosophique. Les poèmes de Wang Wei (701-761) ici et ici en sont un exemple. Il ne faut pas oublier que l’écriture chinoise est d’origine divinatoire et que les sinogrammes qui renvoient aux choses sont aussi des choses : la pensée chinoise « s’inscrit dans le réel au lieu de s’y superposer » ! (Cheng, 1997, p.35)

Si la Chine est l’autre pôle de l’expérience humaine, il faut donc essayer de se défaire de ses catégories pour pouvoir l’appréhender dans toute sa beauté et sa complexité. En effet, on ne peut pas comprendre la mentalité chinoise et plus encore la mentalité taïwanaise sans faire référence, d’une manière ou d’une autre à leurs traditions.

Même si on a parfois de la peine à les retrouver dans les immenses buildings de Shanghai, elles restent comme un substrat dans l’humanité du peuple chinois, cette humanité sévèrement touchée par les égarements maoïstes mais que j’ai trouvée chez les shanghaiens du quotidien et sous une forme un peu différente chez mes amis taïwanais. Si cela est moins visible en Chine, la société taïwanaise reste assez enracinée et imprégnée à la fois de spiritualité et de riches traditions.

Mon interrogation est assez concrète et part de mon expérience du quotidien. D’où viennent les traditions que j’observe ici ? Dans quelles conceptions ou visions du monde s’enracinent t’elles ? Elle poursuit également un objectif interculturel : dans un monde global, comment peut-on entrer en dialogue avec la mentalité chinoise sans la dénaturer, sans lui imposer paresseusement nos propres catégories ou sans tomber dans un certain exotisme idéaliste assez superficiel ?

C’est ce que je me propose de faire ici sous forme de petite notes de synthèse. Le moyen pour moi de renouveler un peu ce blog, et de vous faire partager mes lectures en m’obligeant à une certaine rigueur !

Par rapport à d’autres, la culture française n’a pas besoin de se faire connaître : elle est déjà connue. Pour beaucoup de gens la France représente un pôle de culture très fort. Au Japon ou à Taiwan, on parle de french mania. Les enseignes des magasins sont en Français, pour le prestige, parce la France charrie tout un imaginaire entretenu par des films comme Midnight in Paris. Un imaginaire romantique, délicatement suranné. On peut longtemps disserter sur ces représentations, voire s’en moquer gentiment, le français n’aime pas être catégorisé. C’est de toute manière un imaginaire anachronique : la plupart déchantent bien vite une fois arrivés à Charles de Gaulle en voyant la tête des douaniers et les racailles dans le RER B.

Cet imaginaire a été bien réel, et nos élites s’emploient méthodiquement à le ruiner depuis 40 ans. Concernant l’Asie où je suis, les gens se foutent absolument de l’idéologie qu’on colle dans nos manuels. Ce qui les intéresse c’est l’art de vivre à la française, une certaine vision courtoise, galante dans les rapports humains et qui n’existe plus disons depuis les années 60-70 ; la gastronomie, qu’on leur vent sous forme de produit de luxe, ce qui permet d’augmenter les prix en douce ; la culture livresque : Camus, Sartre, Deleuze, Derrida, Foucault, Barthes et j’en passe. Après la mort de Levi-Strauss, le Monde s’interrogeait pour savoir s’il existait après sa mort, des intellectuels de sa trempe. Eh bien ?

Je ne suis pas citoyen du monde. Enseigner le français est donc à la fois pour moi une fierté – celle de pouvoir introduire des gens à une culture que j’aime, à des auteurs que je lis, des compositeurs que j’écoute – et à la fois une gêne, et plus je lis les journaux, plus j’entends mes amis taïwanais revenir de France plus ce sentiment douloureux et mortifiant de tristesse et de honte s’intensifie. Au mépris des principes républicains, nous vivons la fin de ce qui est une véritable révolution culturelle, qui sape de manière systématique nos fondamentaux pour pouvoir adapter le consommateur à la société métissée et au capitalisme trash qu’une finance toute puissante appelle de ses voeux.

Cette douleur, c’est aussi celle de certains expatriés, qui préfèrent partir plutôt que de rester dans un pays que l’on saccage de manière programmée. Ce qui me choque ce n’est même plus le manque de culture de nos dirigeants, Sarközy a fait violemment chuter le niveau, mais c’est leur manque de goût. Shakira, Chevalier des Arts et des Lettres ! Quant à Jeff Koons qui met un Mickael Jackson en porcelaine dans le Salon de Diane à Versailles, c’est quelque chose, j’espère, que les japonais ne nous pardonneront pas. Même les touristes sont dégoûtés de voir comment l’administration les traite et heurtés par la propreté des rues de Paris et l’insécurité qui y règne.

On ne peut pas tenir le discours que l’on tient sur l’immigration quand on voit le comportement de certains de nos ressortissants à l’étranger. Comme certains jeunes étudiants français en échange qui, trop heureux d’échapper au joug parental et sociétal, se comportent souvent en pays conquis, sont désagréables voire méprisants envers ceux qui les accueillent et passent six mois à faire la bringue sans pour autant apprendre trois mots de la langue. C’est pourtant un mal nécessaire pour répandre à l’étranger les “valeurs” occidentales d’une société décadente.

La culture est un élément essentiel du soft power. C’est pour ça qu’il faut revaloriser les universités et accueillir des étudiants étrangers, mettre l’accent sur la recherche en payant décemment nos chercheurs qui se font démarcher sans pitié par les autres gouvernements, libérer les entreprises des taxes qui les tuent pour faire revenir de l’emploi, réinjecter des crédits dans la défense et recréer un système de coopération militaire ou civile, redonner leur dignité aux affaires étrangères et laisser aux Alliances Françaises leur indépendance. La France et la francophonie ont leur rôle à jouer, parce qu’elles portent une tradition intellectuelle différente, une alternative, une richesse. L’Europe aussi, pourvu qu’elle se construise de manière intelligente. Une période de crise est toujours une période de remise en question et de renouvellement. Alors on s’y colle, hop hop !

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Image : Pieter Claesz – Vanité

riflessioniechiccheartistiche:

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;

La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;  

Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

        Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autre fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

Baudelaire, Les fleurs du mal, “Spleen et idéal”, La musique